Le nouvel opium du peuple

Le besoin de croire est constituant de l’homme. La fin du siècle passé a vu s’effondrer la crédibilité de bien des fariboles, du communisme aux cultes monothéistes. Alors que le consumérisme et la rationalité triomphent, les nouvelles technologies nous aident à épancher notre soif d’absolu et de foi dans une vie meilleure. Seraient-elles une nouvelle forme de spiritualité ?

Les églises se vident davantage chaque dimanche, alors que les « keynotes » des gourous de la technologie sont devenues des grands-messes que suivent avec dévotion des milliers de geeks passionnés. Le parallèle peut choquer à première vue mais il prend corps lorsqu’on regarde de près la gestuelle et le discours des géants de la technologie.

Ainsi, Microsoft, Apple, Google et GNU Linux sont quatre obédiences qui possèdent chacune leurs cohortes de fidèles et leurs « évangélistes » chargés de répandre la bonne parole. Dans le cas d’Apple et GNU Linux, les évangélistes sont les utilisateurs eux-mêmes qui, remplis d’amour pour leur système fétiche, tel des témoins de Jéhovah, s’emploient à recruter de nouveaux convertis (les fameux « switchers »).

Chaque culte a son « mantra », son dogme qui le distingue des autres. Microsoft érige les développeurs en héros. Google est l’apôtre du web et des standards. GNU Linux prêche les logiciels libres et ouverts. Apple a choisi l’expérience utilisateur comme valeur suprême. Pour en bénéficier pleinement, il faut d’ailleurs renoncer aux bienfaits des autres croyances et consentir une adhésion totale aux table(tte)s de la Loi venues de Cupertino.

Chaque église est animée par un messie. Chez Apple, le prophète se nomme Steve Jobs. Récemment sauvé de la mort in extremis, par une greffe du foie, chacune de ses apparitions est saluée avec ferveur par ses zélotes qui accueillent les annonces de la marque comme autant de miracles qui amélioreront leur vie quotidienne. De son côté, Microsoft a vu le départ de son père fondateur (Bill Gates), celui-ci a été remplacé par son fils spirituel, Steve Ballmer, qui tel un pasteur exhorte les assemblées à manifester leur joie à l’égard du Tout-Puissant (souvenez-vous du célèbre « I love this company »). Pour Google, le message est porté par une Sainte Trinité, le trio formé par Sergei Brin, Larry Page et Eric Schmidt. GNU Linux n’a pas d’église structurée, mais un prophète, Richard Stallman qui a édicté un texte sacré, la « GNU General Public Licence », suivi à la lettre par de nombreux activistes du libre, rassemblés derrière le discret Linus Thorvald, en charge du noyau. Pour l’anecdote, aujourd’hui la GNU GPL est le texte le plus reproduit au monde, loin devant la Bible.

Enfin, chaque église affiche sa propre iconographie qui fournit aux fidèles des signes de reconnaissance, comme aux premières heures du christianisme. Google associe un logo coloré à un design dépouillé. Les symboles GNU Linux sont des animaux : gnou, pingouin, éléphant, … Microsoft s’identifie au design de ses produits-vedettes Windows et Office. Les thuriféraires d’Apple se signalent par la fameuse pomme croquée, fruit convoité plutôt que défendu. A l’instar de la connaissance.

Poursuivant leur éternelle guerre depuis le schisme de Windows, Apple et Microsoft multiplient leur « Stores » magistraux, dont les voutes de cristal rappellent les vitraux de cathédrales.

Au-delà de ces similitudes qui ne sont pas toujours le fruit du hasard, ces nouvelles spiritualités reviennent à la source du mot « religion » : « religare » ou relier les hommes entre eux. Produits et services de grande consommation, les nouvelles technologies sont aussi des vecteurs de sociabilité qui invitent les individus à faire communauté autour d’elles. Chaque mise à jour de Windows, chaque nouveau produit d’Apple, chaque nouveau service de Google, chaque nouvelle distribution de GNU Linux remplit d’une joie éphémère des vies souvent vide de spiritualité.

Peuvent-elles pour autant insuffler un nouveau sens à nos existences ? A vous de juger.